Une chance pour le pouvoir : Benalla s’en est pris à deux bourgeois blancs…

Parmi les nombreux enseignements qui émergent en même temps que le scandale Benalla, en voilà un qui n’est pas le moindre : la lune de miel entre Emmanuel Macron et les médias avait une date de péremption, et elle a expiré. L’énergie que les médias mettent à insister sur l’affaire Benalla, en tout cas le peu de réserve qu’ils s’imposent, révèle en effet qu’une ère nouvelle a commencé. C’est, en soi, une petite révolution qu’il faut noter.

Car il y a une évidence qu’il ne faut jamais perdre de vue : le théâtre politique est tout entier commandé par l’humeur médiatique. C’est le microcosme journalistique parisien tout-puissant qui décide si tel scandale doit scandaliser ou non. C’est lui qui décide si telle personnalité occupera ses fonctions dans le calme ou en devant affronter les tempêtes. Et le fait est que l’humeur médiatique a trouvé dans l’affaire Benalla les ingrédients capables de faire une séquence de premier plan ; laquelle va faire tomber des têtes (qu’on ne pleurera pas), alors qu’il était objectivement dans son pouvoir de faire s’essouffler rapidement le tumulte.

Parmi ces ingrédients, il y a l’occasion de dénoncer la violence politique et policière (ils ont la vidéo de Benalla pour cela, point de départ de toute l’affaire), à plus forte raison lorsqu’elle s’exprime contre des manifestants du camp du bien (ici sur fond de lutte sociale, un 1er mai — les violences policières contre des familles lors de la Manif pour tous avaient étrangement moins ému les médias). Un (crypto)-flic qui tabasse la jeunesse de gauche, c’est, sur la liste des outrages faisant office de Deutéronome dans les salles de rédaction, ce qui arrive en deuxième position. Devant, il y a le crime suprême, l’odieux, l’indicible, l’infâme qui bafoue les valeursdelarépublique©, la faute parmi les fautes : la bavure contre un jeune de banlieue !

Nous avons vu, chaque fois qu’une affaire mêle police et banlieue, la horde journalistique la transformer en énième chronique du combat idéologique intégral ; d’une part en bafouant quelques règles élémentaires comme la présomption d’innocence (qu’elle n’accorde jamais à un policier contre un lascar, le condamnant quoi qu’il en soit avant ou contre la Justice), d’autre part en fournissant aux banlieues enragées de quoi justifier une colère qu’elles transforment aussitôt en émeutes et en destructions. Encore récemment, au début de juillet, à Nantes, nous avons vu comment s’exprime cette « jeunesse en colère » et surtout comment les médias raffolent de s’en faire l’écho.

À partir de cette matière, faisons un peu d’uchronie ou, plus exactement, d’anticipation politique : imaginons que, dans cette vidéo de Benalla, ce n’était pas deux bourgeois blancs qu’il avait molestés mais deux racailles.

Imaginons l’exceptionnelle détonation provoquée par la rencontre virile et filmée entre le brassard de police et la casquette Lacoste©. Car il ne fait absolument aucun doute que, dans ces circonstances, les médias n’auraient pas moins exposé la vidéo et qu’à l’heure actuelle, les banlieues, habituées à réagir violemment et démesurément, seraient à feu et à sang. Et c’est là la chance relative du pouvoir : son gorille s’en est pris à une catégorie de victime qui ne répond pas, ou peu, et jamais en dehors des circuits judiciaires habituels, dramatiquement lents et relativement gérables sur le strict plan de la communication politique.

S’il s’en était pris (et l’usage du conditionnel ne doit pas donner l’impression que nous parlons imaginativement de science-fiction : le scénario que nous évoquons ici a des antécédents concrets et, hélas, de fortes chances de se reproduire à terme) à deux racailles, en plus de la presse qui met la pression sur le pouvoir, en plus de l’opposition qui met la pression sur l’Élysée, nous aurions les banlieues en feu. Et pris dans un tel tourbillon, au cœur d’un théâtre d’opération à plusieurs fronts ouverts simultanément, combien de temps l’hyper-structure aurait tenu avant son écroulement ?

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