Pour saluer la Douce France de Rachid Taha

Le grand Rachid Taha, qui vient de nous quitter, n’était pas qu’un grand artiste, mais également un grand bonhomme. Pour la presse comme il faut, le chanteur de Carte de séjour se trouve désormais globalement résumé à sa fameuse reprise de Douce France, la chanson de Charles Trenet ; laquelle, durant les heures les plus sombres du mitterrandisme, devint le symbole antiraciste qu’on sait. Ce qui est très court. Les mêmes en font également une sorte d’apôtre du métissage musical, parce qu’il était peut-être le plus oriental des chanteurs français ou le plus français des chanteurs orientaux. Ce qui est très… comme la Lune.

Pour savoir qui était Rachid Taha, le plus simple consiste encore à se reporter à ses mémoires, Rock la Casbah. L’occasion de se rappeler qu’au siècle dernier, nombre d’enfants d’immigrés, même si ne reniant rien de leurs origines, se voyaient avant comme Français, surtout quand élevés dans les écoles catholiques, comme lui. C’était d’ailleurs, en grande partie, le sens de la Marche des Beurs, avant que ce mouvement ne soit récupéré par les aigrefins de SOS Racisme. Les premiers, jugeant que la France ne leur faisait pas assez de place au banquet national, entendaient s’y inviter un peu de force. Alors que les seconds, eux, voulaient seulement renverser la table après avoir craché dans les assiettes. La différence est de taille.

Ainsi lit-on dans ce livre remarquable, à propos de Douce France : « Aucune des chansons de notre premier disque ne met en cause la France. J’avais envie de balayer d’abord devant ma porte et d’évoquer les problèmes liés spécifiquement aux traditions qui sclérosent et empêchent le progrès, voire humilient les femmes. On a toujours tendance à accuser les autres d’être responsables de ses propres douleurs. Je n’ai pas cette attitude et je pense qu’il faut d’abord voir ce qui ne va pas chez soi avant de faire la leçon aux autres. » Et de conclure : « C’est dans l’histoire des immigrés, dans les traditions héritées que l’on trouve la cause de nos problèmes. »

On constatera donc que Rachir Taha n’était pas exactement du genre Kiddy Smile, le fils caché de Jacob, le majordome de la Cage aux folles, venu, cet été dernier, faire la danse du ventre à l’Élysée. En effet, le cher défunt était pétri de culture française. Son panthéon personnel, dévoilé dans son autobiographie ? Arletty et Sacha Guitry. Jean Gabin et Michel Simon. Piaf et Damia. Georges Brassens et Francis Blanche. Gabriel Matzneff et Alexandre Vialatte. Et les Rolling Stones, quand même. Qui dit mieux ?

Politiquement, ce grand lecteur de Pasolini était lucide. D’où ces phrases, issues d’un chapitre intitulé, non sans humour, « La France aux Français et la Bourgogne aux escargots ! » : « Pour moi, Woodstock était à l’image de mai 68 : une révolte organisée par des fils de bourgeois qui s’ennuyaient. C’est aussi ce que disait Jean Genet, qui n’avait aucune sympathie pour ces jeunes qui, comme disait Marcel Jouhandeau, termineraient notaires pour la plupart. (…) Moi, le fils d’ouvrier, je me suis toujours méfié de ces fils de bourgeois qui se disent révolutionnaires, qui ne pensent finalement qu’à leur carrière et qui méprisent les ouvriers et le peuple. » Amis journalistes qui travaillez au Monde ou à Télérama, si vous nous lisez…

Rachid Taha, lui, ne méprisait personne. Quand Carte de séjour tourne la vidéo de Douce France, c’est dans un village du Sud de la France où le vote lepéniste est en voie de devenir majoritaire. Il va à la rencontre des pestiférés, sympathise même avec eux, autour d’un verre et d’une partie de pétanque. « C’est là que j’ai compris que si ces gens ne nous aiment pas, c’est parce qu’ils ne nous connaissent pas et qu’ils n’ont pas envie de faire l’effort de nous connaître. Alors, c’est à nous de faire cet effort. » Décidément, cet homme a toujours parlé d’or.

Rachid Taha nous manquera et nous manque déjà. Ses chansons gorgées de chaleur et soleil aussi, tant la France est aujourd’hui un peu moins douce sans son apaisante et aimable présence.

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