Livre : Les bâtards de Sartre, de Benoît Rayski

Pourquoi faut-il lire « Les bâtards de Sartre » de Benoît Rayski ?
D’abord parce que ce petit livre appartient à un genre en voie de disparition : le pamphlet. N’espérez pas en sortir indemne, vous allez être secoué, tourneboulé, peut-être même choqué. Il est court, violent, batailleur et il fait mouche. Il faut dire qu’il ne pense pas printemps et ne professe pas l’en même temps. Benoît Rayski est à la rentrée littéraire ce que le mousquetaire est à la journée citoyenne.

Ensuite parce que son auteur est une figure, atrabilaire et drôle, libre et jamais là où on l’attend. Il déteste donc les tristes sires convenus à l’encéphalogramme aussi plat que leur interventions télévisées, et dont, pour durer, le conformisme insubmersible tient lieu de talent… les bâtards de Sartre, ce sont eux. Gageons qu’ayant, entre autres, collaboré au Matin de Paris, à Globe et à L’Évènement du Jeudi, il sait de quoi il parle.

Enfin, parce qu’en tirant le fil, il livre LA grille d’analyse pour qui veut comprendre les spasmes violents qui nous agitent. Il commence par évoquer un temps que les moins de 20 ans – voire de 50 – ne peuvent pas connaître. Les premiers rejetons illégitimes de Sartre sont les épigones qui l’on côtoyé : Benoît Rayski nous emmène dans les années 60 rue Saint-Séverin, dans la fameuse libraire La Joie de Lire, fondée par François Maspero. « C’est là que se fabrique l’Homme nouveau, investi de la belle et noble mission de changer le monde ». « Hélas, personne ne vient des usines. Plus tard peut-être ? Quand la classe ouvrière, dont on n’est pas très sûr qu’elle soit mûre pour le Grand Soir, aura prêté l’oreille à la bonne parole des gens qui pensent pour elle ». Rien n’a vraiment changé.
Le livre dont Maspero est le plus fier – il l’a édité – est Les damnés de la terre de Frantz Fanon préfacé par Jean-Paul Sartre. « Ce livre c’est Apocalypse Now. Il annonce la parousie, la fin des temps, quand le colonisé, pour se libérer lui-même, exterminera le colon dans un fleuve de sang ».

Et « 50 ans après, [il] a gardé tout le charme de sa séduction vénéneuse. Ils sont des centaines de milliers, en France, à faire leurs dévotions à Sartre et à Fanon ». « Pourtant la plupart d’entre eux n’ont pas lu Les damnés de la Terre : ils ne lisent pas. » Et il vaut mieux : « Abattre un européen, écrit Sartre dans sa préface, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer un oppresseur et un opprimé : reste un homme mort et un homme libre ». Ils ne l’ont pas lu, mais pourtant, l’ont intériorisé : « à force d’éviter toute controverse, leur pensée se coule dans le béton. Pas de salut hors de route qu’ils ont tracée. Comme Sartre, ils sont frappés par un strabisme divergent ». Ces « lumpenintellectuels », comme il les appelle, par analogie avec le Lumpenprolétariat de Marx, « prirent le pouvoir dans les années 80 », C’est la « gauche caviar ». Pour eux, « les Français étaient ramenés à un personnage grotesque et répulsif issu d’une étreinte entre le beauf de Cabu et Jean-Marie-Le Pen ».

Puis arrive l’ère du « Robespierre pur et incorruptible », qui « tue plus souvent à droite, et aussi parfois à gauche. Ce qui lui garantit son auréole en acier trempé ». Sa « machine de guerre » s’appelle Médiapart, il s’agit bien sûr d’Edwy Plenel que Benoît Rayski, reprenant la formule d’André Versaille, accuse de parler des banlieues « comme Brigitte Bardot des bébés phoques » : « Ainsi bénis et adoubés par nos petits abbés de cour, les damnés de la terre s’autorisent dans leur chanson de geste, « le rap », à « enculer la France ».

Contrairement à ce que l’on croit, les pamphlets ne sont jamais désespérés. Sa conclusion tient en deux mots « Sursum Corda », deux mots par lesquels il résume une exhortation sans concession du philosophe Fabrice Hadjadj, « un juif dont le catholicisme est aussi brûlant que celui des grands mystiques espagnols ». « Hadjadj est notre Bossuet. Et c’est de Bossuet dont nous avons besoin aujourd’hui ». L’aigle contre le castor. L’un élève quand l’autre rampe.

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