Les homosexuels des « milieux simples » sont bien plus protégés par leur entourage qu’on ne le dit

À la campagne, s’il y une chose qui saute aux yeux, c’est la conjuration dont bénéficient les homosexuels quand leur milieu social ou familial les protège en inventant n’importe quelle sornette pour expliquer l’insistance de leur célibat.

Déjà, il y a une chose qui aide à développer tolérance et protection à leur égard, c’est le fait que la quasi-totalité des campagnards sont persuadés qu’on n’acquiert pas une préférence homosexuelle mais qu’on l’hérite à la naissance. Sur un canton de deux mille âmes, c’est rare qu’on n’entende pas dire d’untel ou d’unetelle, réputé avoir des mœurs spéciales : « Ça ne m’étonne pas, son grand-père ou sa grand-mère l’était déjà. »

Mais le trait le plus amusant, même s’il paraît contradictoire, est la cascade de prétextes que donne l’entourage pour expliquer leur célibat. Dans le cas des hommes, on vous explique qu’ils ont été perturbés par leurs deux ans de service militaire en Algérie et que c’est pour ça qu’ils n’ont jamais été mariés. Dans le cas d’une femme bâtie comme un gendarme, on dit qu’elle a pris soin de ses parents âgés et que c’est pour ça qu’elle ne s’est jamais fiancée. Et puis il y a une chose qu’on ne dit pas, c’est qu’avoir un homme ou une femme célibataire disponible en permanence, qui ne se plaint jamais, qui a l’habitude de réfréner ses propres exigences, c’est très précieux dans le monde rural et c’est même tellement précieux qu’au fil des années, dans nombre de familles, l’homosexuel, le célibataire par vocation, est devenu le pilier de la vie en commun.

Mais surtout, la chose attendrissante, pour qui voit vieillir ces gens sur vingt ans au milieu des leurs, est que lorsqu’une sœur de la famille, septuagénaire, regarde la télévision avec son frère, non moins septuagénaire, il n’est pas rare d’entendre : « Roger, tu ne trouves pas qu’il a des yeux magnifiques, ce Laurent Delahousse ? » Entre frère et sœur, l’une veuve, l’autre célibataire, il existe une complicité curieuse et permanente autour du joli garçon à la télé, et parfois même la sœur prend les devants d’un air outragé quand on voit les images de la Gay Pride en disant : « Ils nous font beaucoup de mal, vous savez. » Il faut dire qu’en dépit de ses mœurs, son frère Roger est assez peu soigné de sa personne, qu’il a du poil aux oreilles et des mains qui ressemblent aux griffes d’un alligator, et qu’enfant, il a grandi dans une cuisine graisseuse entre des parents alcooliques. Donc, on ne peut pas dire que c’est l’éducation qui l’a rendu comme ça. D’ailleurs, pour vous mettre sur la voie, il parle tout le temps de la nature, des bizarreries de la nature, et il prend des photos des légumes bizarres comme pour vous dire quelque chose. Du coup, tout le monde lui en apporte, des légumes bizarres, pour lui montrer qu’on a très bien compris pourquoi il les collectionne.

Adapté de « La France de Campagnol », une émission quotidienne sur YouTube et sur TVL.

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