Le livre de l’été : Le Puy du Fou, un rêve d’enfance, de Philippe de Villiers (5)

Comme chaque année, à l’occasion de l’été, Boulevard Voltaire vous offre des extraits de livres. Cette semaine, Le Puy du Fou, un rêve d’enfance, de Philippe de Villiers.

La colline se charge de symbole

Depuis au moins deux heures, les caméras sont alignées sur leurs trépieds. Aucune ne manque à l’appel. Soudain le murmure se répand : « Il arrive… » La nervosité grandit. […]

Ce soir, c’est l’Histoire du monde qui fait halte sur cette colline et qui vient à la rencontre de l’Histoire de France. Le plus grand dissident du vingtième siècle descend de la voiture. La bousculade qui s’ensuit l’empêche d’avancer. Le service d’ordre puyfolais est complètement dépassé. C’est à qui aura le premier cliché pour faire sa « une »…

Nous avons préparé une haie d’honneur avec mille acteurs en costumes. […]

C’est une soirée à haute charge symbolique. Les acteurs savent que notre hôte au prestige planétaire est venu des lointaines forêts de sapins du Vermont pour oser, à la face du monde, désigner les Vendéens de 1793 comme les grands devanciers des rebelles et résistants du Goulag. Il est passé d’un archipel à l’autre, d’un abîme à l’autre.
Ce soir, au Puy du Fou entre dans un archipel singulier sur la carte métaphysique du monde, celui de la mémoire douloureuse de l’humanité.

Lentement, la haie d’honneur suit le mouvement, elle se déplace vers Alexandre Soljenitsyne, en accompagnant l’écran des flashes qui ouvre la voie. Soulevés par la ferveur, les Puyfolais lui font cortège et marchent avec lui jusqu’à la grande tribune. Alors le public se met debout : la vague se lève : la foule, la houle, la mer. Le maître salue, à la proue du navire. Sa silhouette se découpe dans les vents du soir. Une acclamation énorme porte la légende vivante jusqu’à son fauteuil, sous petit abri de toile protectrice. […]

Je regarde Alexandre Issaïevitch, pendant tout le spectacle. J’essaie de surprendre l’émoi. Il ne laisse rien paraître. Il n’est guère expansif. Il intériorise tout. Taillé comme un bouleau immémorial, il paraît dense, puissant, il a le regard farouche, je remarque cet immense front dénudé, traversé d’un sillon vertical, sans doute creusé par l’épreuve ancienne de visions innommables. Les cheveux tombent sur les oreilles à la cosaque. Il porte la longue barbe blanchissante des anciens Rurikides. Que pense-t-il en cet instant ? Difficile à savoir, mais je sens que cette grande fresque rurale, spirituelle, des Vendéens où le bucolique se mêle au tragique, le fait vibrer au plus profond de lui-même.

Quand vient la scène de l’« Hiver », avec la longue colonne des femmes courbées vers l’avant, accablées de leurs jouguets, devant les porteurs de fagots qui traversent de part en part l’aire scénique, sur une musique pesante qui souligne la misère, le pas lourd, la fatigue, le sabot qui traîne, il se penche vers Natalia, sa femme, et vers son ami Nikita Struve, son éditeur. Parfaitement bilingue, Nikita me traduit les quelques mots prononcés en russe à voix basse : « Ah, la mémoire ! » Nikita m’expliquera le lendemain matin le sens de cette interjection : « Pour le maître, un peuple qui retrouve la mémoire et qui la cultive est sauvé. Se couper de sa mémoire, c’est se perdre ». […]

Nous parvenons jusqu’à l’estrade. La cour d’honneur est noire de monde. Je le sens ému. Il me confie : « Je n’ai jamais rien vécu de tel depuis mon arrivée à Zurich, en 1974, après mon expulsion d’URSS… ». Puis, en pensant à son pays, il s’interroge, dubitatif et le regard douloureux : « La Russie saura-t-elle un jour exprimer sa mémoire avec autant de force ? ». […]

Tard dans la soirée, notre hôte va nous dire ce qui, dans ce spectacle, l’a le plus marqué : c’est d’abord l’esprit. L’esprit de fierté qui émane de la Cinéscénie. « Des visages, un peuple, une mémoire ».

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